Réalisation : Camille Barbotteau
Oeuvre : Christian Beauchemin

La fois où on a sauté une frontière… Pour se rendre compte qu’elle n’existait pas.

On était 5 dans la van, en route vers l’Ouest sur la Transcanadienne. Le planning était chargé : 7 rencontres en 2 jours à Sudbury et North Bay. Notre objectif ? Aller à la rencontre des développeurs culturels du nord de l’Ontario pour mieux connaître leurs réalités et leurs défis, et voir s’ils auraient un intérêt à prendre part à la démarche Avantage numérique. 

Le jumeau cosmique

À notre arrivée, on a été accueillis par la cheminée de Sudbury qui surplombe la ville au passé ouvrier… pas trop dépaysant mettons. Puis, on s’est rendus dans un sympathique petit café pour rencontrer Danielle Tremblay, directrice (et fondatrice!) de la Galerie du Nouvel-Ontario, le premier centre d’artistes francophone du territoire ontarien. Fondée en 1995, la GNO a pour mission d’incarner « une vision ouverte à l’ensemble des pratiques en en art actuel, avec un intérêt particulier pour la création in situ, les installations et les performances ». S’ils sont sans domicile fixe pour le moment, c’est qu’ils attendent la construction de la nouvelle Place des Arts, où ils emménageront avec plusieurs autres organismes membres du ROCS (Regroupement des organismes culturels de Sudbury) en 2020. Déjà, on pouvait voir que l’Ontario francophone est plutôt dynamique !

On a ensuite été accueillis au Théâtre du Nouvel-Ontario (aussi membres du ROCS) par Marie-Pierre Proulx, directrice artistique, et Hanna Dumanska, directrice administrative. Fières de l’héritage qu’elles portent (le TNO a été fondé en 1971), elles ont le souci d’élargir les horizons de leur public en présentant chaque année une programmation « empreinte d’originalité et d’audace » de haut niveau artistique. Après avoir visité les lieux, on a échangé sur nos réalités pour se rendre compte qu’elles sont, finalement, assez semblables : éloignement des grands centres, faible bassin d’artistes professionnels (seulement le tiers de Sudbury est francophone), passage plus ou moins fluide vers le numérique… On a aussi été épatés par le superbe visuel de leur saison en cours, qui nous a mis la puce à l’oreille sur la présence de créateurs numériques compétents quelque part dans le coin.

Justement, on rencontrait Christian Pelletier, co-fondateur de We live Up Here (organisateurs du Festival Up Here) et Directeur des communications et associé au Studio123, donc concepteur graphique de pas mal de trucs là-bas (vu la quantité de chapeaux qu’il porte, ce gars-là a le profil du créateur numérique complet). La rencontre avait lieu au centre-ville dans un pub pas mal sympa, où les traces du festival sont bien visibles grâce aux nombreuses murales qu’il a fait naître depuis 2015. 

En gros, Up Here, c’est des trippeux qui ont décidé que ça leur tentait d’avoir du fun en gang à Sudbury. Petit frère cosmique du FME (ils s’en sont d’ailleurs inspiré à leurs débuts), l’événement mêle art public et musique émergente dans un happening estival qui ne cesse de surprendre. En plus de nous avoir dressé un portrait pas mal complet du dynamisme numérique de la place (on est repartis avec une liste d’environ 20 personnes à contacter), Christian et sa complice Maggie Frampton nous ont démontré que la jeunesse de Sudbury n’hésite pas à prendre sa place, et même à changer le visage de sa ville. Inspirant !

Le lendemain, discussion matinale autour d’un café avec Stéphane Gauthier, directeur générale et culturel du Carrefour francophone de Sudbury. Fondé en 1950, c’est le plus ancien centre culturel de l’Ontario français. Encore là, des défis similaires à nos organisations, entre autres au niveau de l’intégration des plateformes de gestion et de la protection des données personnelles.

 

Au fil des rencontres, on en apprenait un peu plus sur la culture franco-ontarienne, et on se rendait compte combien la ressemblance avec notre patelin est frappante. On découvrait un milieu vibrant de de culture, majoritairement leadé par des franco-ontariens (petite fierté ici), qui s’est développé de façon assez semblable au nôtre. Une sorte de jumeau séparé à la naissance, quoi! 

Mais c’est quand on a rencontré la gang de La Nuit sur l’étang, et particulièrement son directeur Pierre Paul Mongeon, que la mâchoire nous est tombée à terre. Parce que ce gars-là, c’est pas un homme ordinaire. Il se surnomme d’ailleurs lui-même le « missionnaire jésuite franco-ontarien » puisqu’il a contribué (et contribue encore!) à définir la culture musicale franco-ontarienne et à la mettre sur la map. S’il n’est pas lui-même musicien, je soupçonne qu’il soit conteur parce qu’il nous a raconté cette histoire extraordinaire, celle qui semble sortie d’un film d’Hollywood et du creux de nos tripes tout à la fois. Je vais essayer de lui faire honneur en vous la racontant à mon tour. 

L’orphelin accompli 

À la fin des années 60, quand le Québec a décidé d’être le Québec par souci de protection de sa langue et de sa culture, quand nous avons fermé nos frontières, quand nous avons coupé les ponts avec le reste du Canada en proclamant notre droit à l’auto-détermination et à l’appropriation de notre culture, quand nous sommes finalement devenus majoritaires en nos terres, ben les francophones du reste du Canada, ils sont devenus largement minoritaires. Isolés face à l’assimilation. Seuls dans leur combat vers la conservation de leur culture, de leur langue, de leur patrimoine. 

Spectacle La nuit sur l’étang 1995. Source : Encyclopédie du patrimoine culturel de l’Amérique française.

Au Québec, on ne sait pas ça, mais ces gens-là ont vécu une déchirure profonde. On est des mêmes origines, des mêmes souches, des mêmes familles… et du jour au lendemain, ZIP! On avait coupé les ponts. Juste comme ça. Comme si ce qui nous définit comme peuple se limite à une ligne imaginaire. Comme si ce qui vaut la peine d’être protégé réside uniquement de notre côté de la frontière.  

 

Alors au début des années 70, pendant que nous vivions si intensément la crise d’octobre, la jeunesse franco-ontarienne s’est rebellée. Ils se sont retrouvés dans des communes pour rêver, vivre pleinement leur culture et créer (tiens, ça me rappelle quelque chose…). Ils ont décidé que plus personne ne leur dirait qui ils sont, comment ils doivent penser et parler ou ce qu’ils doivent faire. Ils se sont affranchis. Ils ont mis les professeurs Français en-dehors des collèges et des universités. Ils ont créé plusieurs organismes culturels (dont le Théâtre du Nouvel-Ontario et La Nuit sur le l’étang), devenus de véritables piliers de la culture franco-ontarienne depuis le temps. Ces organisations ont grandi, rayonné au prix de nombreux efforts, et défini cette identité propre avec laquelle nous avions la chance de renouer durant cette mission exploratoire.

Spectacle La nuit sur l’étang 1995. Source : Encyclopédie du patrimoine culturel de l’Amérique française.

Quand il nous racontait ça, j’avais les larmes aux yeux. Parce que je comprenais (enfin !) toute la douleur qu’ils avaient dû ressentir, mais aussi par admiration devant leur combativitée et leur résilience. 

 

Ce ne sont pas des voisins, ce sont des frères. 

 

Et là, on s’est regardés : des Franco-ontariens, des Québécois et des Français, tous assis autour de la même table à jaser de développement. Tous liés mais néanmoins différents, portant chacun nos succès et nos blessures, éloignés depuis longtemps mais, au fond, tellement proches en-dedans. J’avais l’impression d’assister à une retrouvaille familiale. Et c’était beau.

Une nouvelle communauté

Toutes sortes de réflexions se mêlaient dans ma tête alors qu’on prenait la route vers North Bay. J’avais les émotions à fleur de peau et l’esprit en éveil, prête à voir les choses autrement, à accueillir une vision d’Avantage numérique qui remet en perspective les paradigmes opérationnels et même identitaires sur lesquels ma perception était construite jusqu’à maintenant. 

À la Kennedy Gallery, nous avons été charmés par les œuvres d’artistes Anicinabe et Ontariens. Alix Voz, directrice des lieux et elle-même artiste-peintre, se fait un devoir de donner une vitrine à la création locale qui possède pleinement ses lettres de noblesse, entre autres grâce à la faculté des Beaux-Arts qui se trouve à proximité. Nous avons d’ailleurs échangé sur ce réflexe commun que nous avons de rechercher l’approbation des grands centres face à la valeur artistique de notre patrimoine culturel. Après tout, ne sommes-nous pas les mieux placés pour reconnaître la portée des œuvres qui parlent de nous ?

Nous avons terminé notre voyage tout en douceur au Coworking176, une ancienne école reconvertie en espace de travail partagé alliant technologie, bien-être et arts visuels. Nous avons passé un super moment en compagnie de Richard Fortin, le rêveur-visionnaire à l’origine du projet, et de son père Christian, le promoteur qui a rendu possible sa réalisation. En plus de l’aménagement des lieux qui est vraiment exceptionnel (on était plusieurs à envier la présence d’un tel espace à North Bay), c’est toute la notion d’évolution, de passage à la génération suivante qui m’a marquée. Parce qu’un développement qui se veut porteur doit s’inscrire dans une continuité avec ce qui a été (la notion d’expérience), tout en répondant à la vision et à l’identité de ceux qui viennent (la notion d’avancement). Et c’est dans notre capacité à bien opérer ce transfert que réside la solidité de ce qu’on construit. 

 

Alors qu’on pose tant d’espoir dans le numérique, dans sa façon de faciliter les échanges, de créer de la productivité et de rendre plus compétitives nos organisations, nous ne devons pas oublier qu’il a avant tout le pouvoir d’ouvrir les horizons, de lier les individus peu importe où ils sont, de façonner un tissu social basé sur le partage et la collaboration, et ultimement, de briser les frontières pour voir naître de nouvelles communautés. 

 

On était 5 dans la van, et cette semaine-là, on venait d’assister à quelque chose d’important. On ne sait pas encore ce que c’est, mais comme les choses commencent à exister quand on les nomme, on l’a appelé « le croissant boréal ». 

 

La prochaine fois, on ira jusqu’à Hearst.

 

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